Découvrez les délicats arômes
du fruit et de l'eau-de-vie de damassine

damassine fruits 006

Petite prune rouge aux mille parfums, la damassine (on parle de damasson rouge depuis l'entrée en vigueur de l'AOC en mars 2010) aurait été ramenée d'Orient par les croisés, ou par Saint-Bernard de Clairvaux. Les Romains connaissaient peut-être déjà ce fruit, cité dans l'Encyclopédie de Duhamel du Monceau. Le plus ancien écrit régional concerne un verger de damassiniers de Grandfontaine, en 1791. Des témoignages font état de la présence de damassiniers au 19e siècle en Ajoie. On les multiplie selon trois méthodes. L'engouement actuel pour ce produit en fait un produit rare et recherché. Une demande d'Appellation d'origine contrôlée a été déposée pour ce produit en 2005. Au terme d'une longue procédure administrative et judiciaire, une décision du Tribunal fédéral du 25 février 2010 a donné raison aux producteurs jurassiens. Ces derniers, s'ils ont respecté le cahier des charges de l'interprofession et que leur production a été certifiés, peuvent donc arborer le sigle AOC et, désormais, AOP sur leurs bouteilles. Il en va ainsi pour notre production. 

 

 

 

Une histoire de prune,
mais pas pour des prunes

damassine 27.09.07 290 copieSi l’eau-de-vie de Damassine AOC correspond bel et bien à une tradition séculaire de la région jurassienne, peu de documents historiques en revanche attestent de son implantation et de son intégration dans la culture populaire. Aucun instrument n'est utilisé spécifiquement pour la récolte ou la transformation de la damassine, si bien qu'il est difficile d'en trouver mention au-delà du début du siècle. Jusqu'au XVIIIème siècle, on ne désigne le plus souvent les fruits que par leur nom de famille, comme pomme, prune et poire. Il en va ainsi pour les produits de transformation, et les alcools en particulier.

 


La Légende des croisés

 

La légende veut que ce soient les croisés qui aient ramené le damasson rouge, cette petite prune rouge de leur voyage en Orient, histoire de ne pas revenir la besace vide. La seule chose qui semble établie, c'est en effet le lien entre damassine et le nom de la capitale syrienne: Damas. Si tel est le cas, on imagine que ce sont des noyaux qui ont fait le voyage au retour de Jérusalem.

croisadesCette légende est vraisemblable, dans la mesure où l'on sait que les pruniers sont originaires d'Orient. Ainsi l'introduction de la mirabelle en France est attribuée au Duc d'Anjou, qui aurait ramené le prunier damas de la Vème croisade (1221), ou à un de ses successeurs, le roi René Duc d'Anjou et de Lorraine, qui aurait fait venir ces pruniers de Mirabeau, sa propriété du Vaucluse; la mention Mirabelle apparaît néanmoins au XVIIème siècle. Au XIIe siècle déjà, au retour de la IIe croisade, les moines bénédictins de l’abbaye de Clairac dans la vallée du Lot ont eu l’idée de greffer des pruniers locaux avec de nouveaux plants de pruniers de Damas, ramenés de Syrie. Cette nouvelle variété de prunes créée est appelée Prune d’Ente (du vieux français « enter » qui signifie greffer).

croisades2La prune Reine-Claude aurait été introduite en France au XVIème siècle par le botaniste Pierre Belon. De retour d'une visite à Constantinople chez le Grand Turc Soliman le Magnifique, il aurait fait escale à Damas, où il s'extasia sur la beauté des vergers, de pruniers notamment. Il aurait ramené de la Reine-Claude dans ses bagages, qui aurait été plantée dans les jardins du château de Blois. La légende attribue déjà l'introduction en France vers le milieu du 13ème siècle de nombreuses prunes bleues baptisées Damas. Ce sont les croisés qui auraient ramené ces fruits, de retour de Syrie. Ces prunes ont donné par déformation les Damson anglaises.

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La damassine de Saint-Bernard

 

eglise Charmoille 9Il y a une autre version. Pour feu l'abbé François Guenat, ancien curé de Charmoille, ce sont les serfs et paysans de la région ajoulote, partis en 1129 pour la 2ème croisade avec Saint-Bernard de Clervaux (celui-ci était venu à Lucelle en 1125 pour y fonder une abbaye cistercienne ) qui ont ramené les noyaux de fruits particulièrement bons, dont vraisemblablement le damasson rouge. A moins que ce soit ce curé de Charmoille parti en 1145 en voyage en Palestine.

Dans un essai à mi-chemin entre nouvelle et recherche historique, Joseph Jobé tente de remonter aux sources de la damassine, en trouvant la trace dans un Grand dictionnaire universel du XIXème siècle; on les appelle aussi Prunes de Damas. Dans le "Dictionnaire françois contenant généralement tous les mots", on cite le Damas comme une sorte de prune, et l'on parle de Damas rouge notamment. Dans le Dictionnaire du parler neuchâtelois et suisse romand, on parle bien d'une "damassine" pour une sorte de petite prune bleue-noire et un peu sucrée, alors que la couleur dominante de la damassine est sans conteste possible le rouge. On trouve encore différentes expressions provinciales qui tournent autour de ce nom.

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La damassine citée dans l'Encyclopédie

 

duhameldumonceau1782Dans la partie de l'Encyclopédie consacrée aux arbres fruitiers, Duhamel du Monceau identifie bien un Damas rouge, prunier peu fertile donnant des fruits "de moyenne grosseur, de forme ovale, assez régulière. (…) Sa peau est bien fleurie, rouge foncé du côté du soleil, rouge pâle du côté opposé, assez fine, peu adhérente à la chair. Sa chair est jaunâtre, fine et fondante, sans être mollasse. Son eau est très sucrée." Duhamel Du Monceau nous dit encore que son noyau quitte la chair et que le fruit mûrit à la mi-août. Tout cela nous fait penser à la damassine… sauf lorsque l'on s'intéresse aux proportions du fruit: 14 lignes de large pour 16 lignes de long, soit 31,5 mm sur 36. C'est assurément beaucoup trop grand pour être de la damassine. Peut-être sa cousine, la bérudge… Il y a un autre damas rouge, plus petit et moins allongé, dit Duhamel, mais celui-ci mûrit à la mi-septembre, alors que la damassine tombe entre le début et la fin août.

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Le verger révolutionnaire de Grandfontaine

 

damasson rouge récolte de CornolPlus intéressant: le 21 août 1797, Pierre Joseph Quiquerez de Grandfontaine, qui avait racheté à la République le verger de la cure du village, se plaint d'avoir été dépouillé de prunes appelées vulgairement damas ("lai damè") auprès des assesseurs du juge de paix. Des individus se sont introduits dans le verger, et ont cassé 13 branches sur huit pruniers qu'ils ont dépouillé. La damassine est la seule prune de la région qui soit mûre à ce moment-là. Ce verger n'existe plus aujourd'hui. Il a été remplacé par des maisons familiales, mais on se souvient de plusieurs vergers dans le secteur, datant du siècle passé. On ne faisait pas à l'époque la distinction entre les différentes prunes: il y avait les avancées, les bleues, les jaunes, etc.

Dans le Glossaire des patois d'Ajoie de Simon Vatré, on parle aussi de "lai damè" pour désigner la damassine. L'auteur entendait ce mot dans sa jeunesse, lors de ses vacances à Vendlincourt, ce qui veut dire qu'on l'utilisait déjà à la fin du XIXème siècle.

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Des damassiniers du XIXe siècle

 

verger bourquard 1918 Prs DerrireSur la base d'une enquête menée auprès d'une cinquantaine de producteurs du canton du Jura, on constate, si ce n’est une unité des méthodes de production et de transformation, du moins la présence de la tradition de la production de la damassine dans les trois districts, depuis le siècle dernier en tout cas. On retrouve ainsi la trace de vergers de damassiniers en 1880 au Noirmont, en 1925 à Sceut , en 1875 à Courfaivre, en 1811 aux Bois, en 1900 à Mervelier, en 1910 à Montavon, en 1920 à Saulcy. En Ajoie, les damassiniers ont été toujours vus par les parents ou grands-parents des personnes interviewées, (ce qui permet de remonter au 19ème siècle, et donc de corroborer l’existence de damassines dans les vergers de

Grandfontaine en 1797). Il y en a à Boncourt en 1870, à Courgenay en 1880, à Damvant en 1915, en 1880 à Mormont et à Coeuve. Si l'on trouve simultanément des damassiniers dans les trois districts jurassiens dans la deuxième partie du XIXème siècle, on peut donc en déduire que le temps de multiplication des damassiniers et de répartition de ces arbres à travers le territoire jurassien a bien dû prendre un ou deux siècles au minimum. Et faire remonter aussi loin (16ème ou 17ème siècle au moins) l'arrivée de la damassine sur territoire jurassien.

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Trois méthodes de reproduction

 

damassinethentz5 copie

 On reproduit les arbres selon trois méthodes : le prélèvement de rejets de souche, le greffage et la plantation de noyaux. Certains arboriculteurs taillent régulièrement leurs arbres, d'autres pas. Certains effectuent des traitements, d'autres pas. L'utilisation des fruits se répartit entre la fabrication de tartes, les confitures, les ventes sur des marchés depuis le siècle passé déjà, et, principalement, la transformation en alcool. Les fruits décrits sont à peu près les mêmes partout: la damassine est une petite prune à dominante rouge, avec des couleurs rosées d'un côté et jaunes de l'autre. Il n'y a pas de différence ou de grande différence entre les fruits, qu'il proviennent de tel ou tel arbre, qu'il soit à tel ou tel endroit, qu'ils soient issus d'arbres greffés ou non.

verger à fregiecourt durant une forte récolteLa damassine dégage un fort parfum très agréable qui embaume toute la pièce et en fait son charme. La récolte s'effectue, selon les années et les endroits, de fin juillet à début septembre, sur une durée de trois semaines environ. Tout le monde attend la chute naturelle de la damassine avant de la mettre en tonneau. On fauche l'herbe très bas, ou l'on place des filets ou couvertures sur le sol. Les productions sont très irrégulières, et plutôt faibles en général. Il y a tous les 6-7 ans des années à très forte charge disent les uns. Les autres ont des récoltes plus régulières, tous les deux, trois ou quatre ans. Lors des années d'excès de fruits, les arbres ploient et, parfois, les branches cassent. Cela provient d'une certaine alternance des arbres, mais aussi des conditions météorologiques. La damassine étant une des premières fleurs de fruitier à éclore, elle est particulièrement exposée au gel. Les régions à brouillard sont également peu propices à cette culture, qui se plaît aussi sur les terrains caillouteux.

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Une demande d'appellation contrôlée

 

IMGL3395 CopieSi la tradition de la production d'eau-de-vie de damassine remonte bien à quelques siècles dans la région, sa réputation n'a vraiment dépassé les frontières jurassiennes qu'avec le début de polémiques tournant autour de la propriété de la damassine. Les Confédérés ont alors appris à déguster la damassine, et ont été séduits par la finesse et la richesse de ses arômes. Deux commerçants jurassiens ont obtenu le 11 mai 1988 l'enregistrement d'une marque damassine (sous le no 359959), faisant croire abusivement à l'Office fédéral de la propriété intellectuelle qu'ils avaient inventé ce nom. Un distillateur delémontain a engagé une action en justice contre ces commerçants.

 

 

 

IMG 5789.JPGUne association s'est constituée en 1990 pour défendre les droits des propriétaires de damassiniers. Son combat a été repris en 1994 par l'Association des producteurs de fruits d'Ajoie, puis par une seconde association rivale. En 2001, les deux associations se sont assises à une table de négociation et ont déposé en commun un projet commun d'Appellation d'origine contrôlée de la damassine. Celui-ci a été publié dans la Feuille officielle suisse du commerce le 8 juillet 2005. L'Office fédéral de l'agriculteur a octroyé aux producteurs du Canton du Jura l'Appellation d'origine contrôlée, mais plusieurs recours, dont l'un mené jusqu'au Tribunal fédéral, ont considérrablement retardé la mise en vigueur de cette protection. Le 25 février 2010, le Tribunal fédéral donnait raison aux producteurs jurassiens, et ceux qui respectent le cahier des charges de l'interprofession et qui font certifier leur production sont les seuls désormais à pouvoir utiliser le terme Damassine AOC. Le terme Damassine est donc exclusivement réservé désormais à l'eau-de-vie AOC.

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